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26 mai 2006 5 26 /05 /mai /2006 17:00
A/ Evacuation ,exode 1940.
Une Instruction Générale du ministère de l’Intérieur fixe, dès le 18 juin 1935, en cas de guerre , la liste des départements de départ et des départements d’accueil. Pour les Ardennes , on lit en remarque, comme pour tous les autres départements frontaliers : «  évacué en totalité ».

Deux départements d’accueil sont prévus : la Vendée et les Deux-Sèvres.

Rappelons que suite à la déclaration de guerre à l’Allemagne par la France , le 2 Septembre 1939 , rien ne se passe jusqu’au 10 Mai 1940. Durant 8 mois , c’est « la drôle de guerre » , l’attente interminable, pour la population et les troupes cantonnées dans la zone frontalière, d’évènements à la fois inconnus et redoutés .

Le premier ordre d’évacuation concernant la vallée de la Meuse est donné pour le 11 Mai 1940 à l’aube .Le département se vide en 4 jours , essentiellement les 12 et 13 Mai.

Les habitants ne voulaient à aucun prix revivre une occupation comme en 14-18 (voir plus loin : conditions matérielles).

Ce fait est très important : les Allemands vont considérer le département comme prise de guerre en arguant du fait qu’il a été entièrement évacué sur ordre des autorités FRANCAISES.

Les combats continuent ,dans le département , de la Meuse à L’Aisne, jusqu’au 11 Juin .Les nouvelles et les moyens de locomotion sont lents : très peu de personnes reviennent avant la fermeture de la ligne de démarcation de la zone interdite , le 1er Juillet 1940. Avant de revenir , il leur faut connaître la situation de leurs biens , l’état des destructions , les possibilités de subsistance. Paradoxalement , les ouvriers passés en fraude se présentent en Mairie et reçoivent des bons d’alimentation : les Allemands ont besoin d’eux pour faire tourner les usines .

Ce n’est pas le cas des agriculteurs qui sont refoulés pour travailler à la moisson dans les communes limitrophes de la ligne en attendant …sa réouverture : celle-ci n’interviendra que le 20 Mai 1943. Les sauf-conduits ne seront délivrés qu’à partir de Mars 1941 , ce qui correspond à la date officielle de confirmation du rôle de la W.O.L.

Les cultivateurs ayant réussi à passer en fraude, puis repris ,sont mis en rétention dans les « camps » de Tagnon et de Maison-Rouge, en attendant d’être autorisés à devenir salariés à la W.O.L.

Pierre Coulon témoigne : 

« Mes grands-parents et leurs trois enfants ne sont restés qu'une quinzaine de jours au camp de Tagnon parce que mon grand-père, qui avait été naturalisé français dans les années 30, était toujours en possession de ses papiers d'identité belges et il les a produits pour sortir du camp. Les Belges étaient autorisés à passer la frontière de la zone interdite. Mon père m'a raconté que certains réfugiés étaient logés dans des bâtiments, mais la plupart des gens vivaient sous la tente. Il m'a dit qu'il y avait la dysenterie et qu'il mourait des gens tous les jours, des chevaux aussi , mais les Allemands leur jouaient de la musique classique. »


B/ Création des zones, réglementation de la zone interdite.
Les zones sont créées officiellement le 23 Juillet 1940 et les lignes de démarcation réglementées par des instructions des autorités allemandes du 1er Août 1940.

Dans la zone interdite , « zone Nord B et Est , le retour des réfugiés de toutes catégories est actuellement suspendu par les autorités allemandes. Seuls sont autorisés à passer la ligne de démarcation Nord-Est , les Luxembourgeois , les Belges , les Hollandais et les Neutres. ».

Les motifs officiellement invoqués sont : l’ ampleur des destructions matérielles et les récoltes perdues ne permettent pas un retour de la population .

A noter que dans les autres zones , au contraire ,la priorité au retour est donnée aux cultivateurs , qui reçoivent d’ailleurs , ainsi que tous les personnels des professions para-agricoles, l’ordre de rejoindre leur lieu de travail .

Dans les Ardennes ,des postes de garde de la ligne de démarcation sont établis au long de l’Aisne , et le franchissement autorisé se fait uniquement à Rethel.


C/ Densité de population.
Dans ces conditions , il n’est pas surprenant d’apprendre que plusieurs mois après la fin des combats , les villages ardennais sont encore fortement dépeuplés .

A Bulson , Robert Pingard , agriculteur retraité , témoigne :  « Quand on est rentré d’évacuation , on était la seule famille originaire du village et ça a duré assez longtemps.Tous les autres étaient des ouvriers étrangers ou des prisonniers de guerre . A l’école , on était 4 : mon frère , ma sœur , puis moi et le fils d’un prisonnier de guerre français. »

Effectivement , ceux-ci arrivèrent, parfois avec leurs familles au printemps 1941.

Ceci est confirmé par Mr et Mme Tarradou , de Forest : «Ici , les prisonniers libres , des Français , étaient dans les maisons avec leurs familles. »

Dans son ouvrage « Un village des Ardennes , Puilly-Charbeaux » , Gustave Gobert dit :  « au 1er Janvier 1941, 26 habitants sur 430 sont présents , les premiers étant rentrés en fraude fin Août 1940. »

A Charleville et Mézières , 1200 habitants sur 52 000 sont rentrés le 6 Juillet 1940.

Début 1941 , ils sont 4000 à Sedan, sur 20 000.

En Septembre 1941, 18 000 Ardennais sur 290 000 sont rentrés.


D/ Organisation de l’emprise sur les terres.
Il faut donc attendre le printemps 1941 pour voir un début de réorganisation de la vie rurale et agricole. La situation est catastrophique , les terres et les villages à l’abandon, les semences manquantes, les perspectives de la « campagne » 1941 bien sombres .Les cultivateurs, présents en faible nombre,sont à cran et les autorités aussi. D’autant plus que fin 1940 , un projet allemand de création d’un vaste terrain de manœuvres , en fait un champ de tir pour l’aviation de bombardement, voit le jour au grand dam de l’ensemble des habitants présents , car il prévoyait l’évacuation de 116 communes (101 en totalité + 15 en partie) sur 130 000 ha entre Sedan et Vouziers, c'est-à dire les meilleures terres agricoles de l'époque !

Marcel Cartier , industriel et maire d’Angecourt ,effectuant de nombreuses démarches contre ce projet, nous dit : «… nous étions paradoxalement aidés par le « Führer » de l’industrie ardennaise à la Feldkommandantur de Charleville… » .

Quand il dit « nous » , il parle entre autres du courageux préfet Edmond Pascal , qui ne tardera pas à être limogé dès le 29 Juin 1941 -officiellement appelé à d’autres fonctions- en raison de ses prises de position face à l’occupant .

Lors de son départ , Jules Courtehoux , député de Vouziers, lui écrit le 3 juillet 1941 :

« Vous aimiez les Ardennais . Vous l’avez prouvé hautement , quand , avec grand courage , avec dignité , fermeté et un dévouement absolu , vous consacriez toutes les ressources de votre intelligence , de votre culture , de votre cœur (…..) à défendre avec nous et au-dessus de nous auprès des autorités (…) la juste cause de nos internés de Tagnon et Maison-Rouge,(….) celle des 103 communes menacées d’évacuation totale , celle enfin de nos cultivateurs, (….)évacués par ordre , empêchés de rentrer chez eux , momentanément dépossédés de leurs biens et de leur matériel par ce qu’il est convenu d’appeler la W.O.L…. » (Terres ardennaises n° 69-Déc 1999)

Finalement , le projet du champ de tir est rapporté le 13 Janvier 1941: heureusement , sinon , on aurait créé un immense no-man's land , comparable à la zone rouge autour de Verdun ,totalement inhabitable.

C’est dans ce contexte que la W.O.L. commence son emprise sur les terres.

Elle autorise , dans les premiers mois , les cultivateurs français à reprendre leur exploitation.

Puis les cultivateurs rentrés après le 21 Janvier 1941 ne sont pas autorisés à reprendre leurs exploitations et ne sont admis qu'à y travailler comme salariés, au même titre souvent que leur ancien commis , ce qui ne va pas sans frottements . Ceux qui avaient bénéficié de la mesure précédente ne conservent le droit de jouissance que sur la « part de leurs exploitations qu’ils ont pu remettre en culture ».Le reste est réquisitionné.

Ces droits sont recensés dans un état de prise en charge dit Bestallung. Les Bestallungen ont été établis dans les régions de Rethel et Vouziers de Février à Avril 1941.


E/Erreur d’emprise sur les terres dans le secteur de Carignan.

Dans la région de Sedan , la W.O.L. , au lieu d’exempter d’occupation les fermes des cultivateurs rentrés en 1940, a , par erreur , pris en charge leurs exploitations d’où une source de contestations et d’incidents .

La W.O.L. a pris , en particulier dans tout le secteur de Carignan, les terrains qu’elle jugeait être les plus intéressants à exploiter , et a dressé un grand nombre de Protokolle , c’est-à-dire des procès-verbaux par lesquels elle déclare : après négociations entre le chef de culture et le maire , les exploitations sur lesquelles les cultivateurs français ont pu reprendre leur activité ont été nettement déterminées et que le chef de culture prend en charge l’étendue totale de la commune à l’exception de ces exploitations.

Ces Protokolle sont rédigés sur des formulaires uniformément datés du 30 Décembre 1940, et ne sont pas contresignés par les autorités militaires allemandes (Kommandantur) , ce qui génère des conflits incessants.

L’emprise de la W.O.L. couvre une superficie très importante : 160 000 ha sur les 260 000 disponibles dans les communes concernées . A cela s’ajoute le fait que le chef de culture fait pression sur les cultivateurs autorisés à reprendre leur exploitation pour les obliger à échanger leurs meilleures terres contre des friches : cette pratique s’est développée après que l’ambassadeur Abetz ait accordé à Pétain l’arrêt des emprises, le 17 Juin 1941, et elle contournait l’accord en pratiquant une extension en qualité plutôt qu’en surface .

Exemple : à Villy-la -Ferté, se trouve le plus occidental des fortins terminant la ligne Maginot, théâtre de combats dramatiques en 1940 . Là , comme dans toutes les communes avoisinantes possédant des ouvrages bétonnés , .La WOL prend les bonnes terres et attribue aux agriculteurs les terrains autour des blocs de béton , en pente , et couverts de barbelés ,de fossés anti-chars et de systèmes de défense ...( témoignage de Mr Claude Gaillard , maire de Vaux-les-Mouzon ).

En réalité , la W.O.L. contrôle tout : c’est bien l’avis unanime des témoins encore présents aujourd’hui.

Elle a un souci majeur : « les moyens de travail » et notamment la main-d’œuvre, dont la recherche va s’intensifier , car outre les mesures empêchant le retour en nombre de la population , la qualité des travailleurs est très médiocre : pour la majorité d'entre eux , ils ne connaissent rien à la culture et ne mettent aucune ardeur à satisfaire les Allemands . Certains sabotent le travail : A Beaumont-en-Argonne , un témoin dit : « On « racudait » , exprès . » (labourer dans un seul sens ). Les archives départementales conservent les documents recensant les innombrables incendies volontaires contre la WOL.

Les Allemands sont sans cesse sollicités par l’administration préfectorale , soucieuse

d’ obtenir que les terres ne soient pas laissées en friche , motif officiellement évoqué pour demander la restitution des terres et lutter contre la colonisation.

Pour comprendre l’emprise économique et surtout morale de la W.O.L. , il faut lire Pierre Aubert. «  Le problème était si grave que Vichy créa un organisme OFFICIEUX anti-Ostland , le SLAG (Service de Liaison Agricole de Guerre), renseigné par les préfets et sous-préfets, fonctionnant illégalement en doublon avec l’administration de l’agriculture , pour être plus discret. »

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Published by C. Dollard-Leplomb / J. Levy - dans Etude : les Juifs de la WOL
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